• Décrypter la propagande en analysant le langage ?

    "Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde", écrivait Albert Camus en 1944.

    Décrypter la propagande en analysant le langage ?

    L’écrivain et éditeur Eric Hazan critique la langue de la Ve République dans son livre de 2006, LQR, la propagande du quotidien. Il décrypte les euphémismes et les néologismes qui permettent à ceux qui dominent d’endormir "les exclus" - mot qui a remplacé "exploités", ce dernier étant trop révélateur du fonctionnement du libéralisme selon Hazan. Pour autant, il explique qu'il n'y a aucun complot des médias, des politiques, des économistes, des entrepreneurs. Ces personnes étant formées dans les mêmes écoles et évoluant dans les mêmes milieux, il est logique qu'elles emploient le même langage (voir à ce sujet le documentaire Les Nouveaux chiens de garde réalisé en 2012 par Serge Halimi).

    Pour éviter toute révolte contre le néolibéralisme, il convient de nommer la propagande "communication" - "forgé par des publicitaires et des experts en communication, l'outil LQR fonctionne sur la répétition. Un mot, clair et utile, repris sans fin dans les éditoriaux financiers, les "20 heures" des grandes chaînes, les discours politiques et les affiches dans le métro, devient une bouillie dont le sens s'évapore peu à peu" - et de créer des glissements. Un exemple : les mots "réforme" et "crise" : "Une réforme est souvent présentée comme le moyen de sortir d'une crise. Cet autre mot-masque est issu du vocabulaire de la médecine classique : la crise est le bref moment - quelques heures - où les signes de la maladie (pneumonie, typhoïde) atteignent un pic, après quoi le patient meurt ou guérit. Étendu à l'économie et à la politique, le terme de crise a longtemps désigné à juste titre un épisode grave mais limité dans le temps : la crise de 1929 [par exemple] [...]. La dérive du mot, actuellement employé à contresens, n'est pas innocente : parler de crise à propos du logement, de l'emploi, du cognac ou de l'éducation n'implique pas que leurs problèmes vont être résolus à court terme. Chacun sait qu'ils sont tout à fait chroniques mais l'évocation d'une crise, terme auquel continue de s'attacher malgré tout la notion d'une temporalité brève, contribue à calmer les impatiences, ce qui est l'un des buts des euphémismes de la LQR."

    Bref, pour Hazan "désormais, il n’y a plus de pauvres mais des gens de condition modeste, plus d’exploités mais des exclus, plus de classes mais des couches sociales. C’est ainsi que la LQR substitue aux mots de l’émancipation et de la subversion ceux de la conformité et de la soumission".

    Certes le livre de Hazan n'est pas exempt de défauts, d'une part parce qu'il n'est "ni linguiste, ni philologue" comme il l'écrit lui-même dans son introduction ; d'autre part parce que son essai est clairement engagé. De ce fait, ceux qui ne partagent pas ses convictions peuvent être exaspérés par certains de ses propos. Mais cette étude a un immense avantage : elle met en lumière le fait que les mots nous sont imposés en douceur à force de répétition et qu'ils modèlent notre façon de penser. Pour avoir plus d'informations, la vidéo ci-dessous est utile et parfois drôle.

    Comme la vidéo ci-dessus cite souvent le spectacle du militant et humoriste Franck Lepage, voici son spectacle Inculture(s) 1 - La culture : "L'éducation populaire, monsieur, ils n'en ont pas voulu" ou "Une autre histoire de la culture". Dans celui-ci, il explique pourquoi il a "arrêté de croire à la culture [...], à « la démocratisation culturelle »... C’est l’idée qu’en balançant du fumier culturel sur la tête des pauvres, ça va les faire pousser et qu’ils vont rattraper les riches ! Qu’on va les « cultiver » en somme. [...] On parle aussi de réduction des inégalités culturelles ou « d’ascension sociale » par la culture. Mais [il a] compris bêtement un jour que les riches avaient les moyens de se cultiver toujours plus vite... [...] Un philosophe aujourd’hui oublié, Herbert Marcuse, nous mettait en garde : nous ne pourrions bientôt plus critiquer efficacement le capitalisme, parce que nous n’aurions bientôt plus de mots pour le désigner négativement. Trente ans plus tard, le capitalisme s’appelle développement, la domination s’appelle partenariat, l’exploitation s’appelle gestion des ressources humaines et l’aliénation s’appelle projet. Des mots qui ne permettent plus de penser la réalité mais simplement de nous y adapter en l’approuvant à l’infini. Des « concepts opérationnels » qui nous font désirer le nouvel esprit du capitalisme même quand nous pensons naïvement le combattre... Georges Orwell ne s’était pas trompé de date ; nous avons failli avoir en 1984 un « ministère de l’intelligence ». Assignés à la positivité, désormais, comme le prévoyait Guy Debord : « Tout ce qui est bon apparaît, tout ce qui apparaît est bon »".

    Dans le même esprit, à savoir décrypter la langue employée et dénoncer la société actuelle :

    • une émission de France culture du 7 mai 2014 : "Se désintoxiquer de la langue de bois" ;
    •  Louise-Michel, une comédie déjantée réalisée en 2008 par Gustave Kervern et Benoît Delépine, connus également comme coauteurs et acteurs des émissions humoristiques sur le pays fictif du Groland. Le film raconte l'envie de vengeance d'ouvrières contre leur patron qui a vidé son usine dans la nuit pour la délocaliser. Problème : dans notre société où les entreprises sont rachetées par des trusts, qui est le vrai patron de cette petite entreprise ? Le titre et le générique font explicitement référence à l'anarchiste Louise Michel qui s'est battue lors de la révolution de 1871.

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