• Du temps de cerveau disponible vendu à Coca-Cola

    « Le fait divers fait diversion » écrit Pierre Bourdieu dans son essai Sur la télévision, reprochant aux médias de détourner l'attention des citoyens des vrais problèmes et de la réflexion.

    Publicité et information

    L'influence des grands groupes qui financent directement ou indirectement les médias est évidente. Ainsi Le Canard enchaîné affirme le 12 novembre 2011 que les dépenses publicitaires effectuées par les groupes EDF et Areva ont pour but principal d'assurer une ligne éditoriale favorable à leurs activités nucléaires.  Cette affirmation est corroborée par le journal L'Express qui soutient le 16 novembre 2011 que le groupe EDF, « mécontent d'un article de La Tribune évoquant l'abandon de futurs projets de réacteur nucléaire EPR, [aurait] décidé de retirer ses publicités dans le journal jusqu'à fin 2011. »

    Ce problème n'existe pas qu'en France. Ainsi, certains quotidiens allemands proposent à des entreprises d’influer sur l’importance et le choix des thèmes de leur publication. C'est ce qu'a révélé une enquête, réalisée sous une fausse identité, effectuée en mai 2011 par la TAZ (la TagesZeitung, quotidien allemand fondé en 1978, classé à gauche fonctionne sous la forme d’une coopérative autogérée). Le journaliste s’est fait passer pour le représentant d’une agence publicitaire auprès de groupes de presse, dont certains lui ont fait bon accueil. Par exemple, un collaborateur de la Westdeutsche Zeitung a proposé un encart sans publicité autour du thème de la Banque, afin que le secteur puisse communiquer sur sa gestion de la crise financière. Voici une citation d’une proposition écrite : « Je peux vous proposer un "spécial-banques" de 4 pages sans annonces pour un total de 117.500 HT ».

    Narvic, ancien journaliste, déclare dans un long article intéressant écrit en 2010 - « Une autre histoire de l’internet, à la veille des temps difficiles… » : « Il s’est ouvert, un moment, sur internet, une sorte de parenthèse enchantée. Elle est aujourd’hui, déjà, quasiment refermée. Si internet m’a donné un moment le sentiment, et l’espoir, d’échapper au « temps des médias » de masse, c’est que ces derniers n’étaient tout simplement pas encore arrivés dans la place. Ils l’ont pleinement investie désormais, et loin d’apporter un remède à cette mal-info qui gangrène la démocratie, internet contribue au contraire à en accentuer tous les défauts.

    Ça ne se voyait guère aux temps des premiers médias de masse, les journaux papier qui se sont développés dans la seconde moitié du XIXe siècle (quoique, si on y regardait de plus près…), mais c’est devenu l’évidence avec la radio puis avec la télévision, dans la seconde moitié du XXe, et maintenant avec internet… au XXIe : les médias de masse n’existent pas pour diffuser de l’information et permettre aux citoyens de participer au jeu démocratique : ils sont d’abord là pour former des consommateurs et permettre à des clients de participer au grand jeu de la marchandise et du commerce. »

    Cette domination de l'argent sur l'information, Patick Le Lay, PDG de TF1 entre 1988 et 2008, la révèle  dans un livre d'interviews, Les dirigeants face au changement, publié en 2004 : « Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective business, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c'est d'aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. (...) Or pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible. (...) Rien n'est plus difficile que d'obtenir cette disponibilité. C'est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l'information s'accélère, se multiplie et se banalise. »

    Cette déclaration franche et cynique a fait couler beaucoup d'encre. En fait Le Lay ne fait que mettre en évidence ce que dénonçait le sociologue Pierre Bourdieu en 1996 dans son ouvrage Sur la télévision dans lequel il développe sa thèse selon laquelle la télévision est fortement soumise à la loi du marché et donc à l’Audimat. Elle tend par conséquent à favoriser le commercial contre l’autonome, et va donc à l'encontre des valeurs de la profession journalistique : « Une part de l'action symbolique de la télévision, au niveau des informations par exemple, consiste à attirer l'attention sur des faits qui sont de nature à intéresser tout le monde, dont on peut dire qu'ils sont omnibus - c'est-à-dire pour tout le monde. Les faits omnibus sont des faits qui, comme on dit, ne doivent choquer personne, qui sont sans enjeu, qui ne divisent pas, qui font le consensus, qui intéressent tout le monde mais sur un mode tel qu'ils ne touchent à rien d'important. » Et Bourdieu ajoute plus loin : « La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d'une partie très importante de la population. Or, en mettant l'accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques. »

    Monde politique et industriel : rapports avec la presse

    Par ailleurs, Bourdieu explique qu'il s'agit d'une « violence symbolique » qui se fait « avec la complicité tacite de ceux qui la subissent et de ceux qui l'exercent ».

    C'est le propos que développe Les Nouveaux chiens de garde, essai en 1997 de Serge Halimi sur les collusions entre pouvoirs médiatique, politique et économique qui a donné lieu en 2012 à un documentaire du même nom.

     Rôle des citoyens

    « L’opinion publique se voit renvoyer sa responsabilité à elle-même, car elle ne doit pas ignorer que les journalistes ne se substituent aucunement à elle, même lorsqu’ils tentent d’appliquer l’adage selon lequel ''la qualité de l’information doit être le reflet de la liberté d’informer''. Entre le premier et le quatrième pouvoir, la guerre du Golfe (de 1990-1991) a montré qu’il y a moins qu’un pas. Fort de l’expérience, le citoyen doit s’enquérir des dernières nouvelles avec lesquelles son libre-arbitre a partie liée, sans oublier de vérifier si la source n’en est pas polluée, et continuer d’affirmer l’exigence de son droit de savoir et donc d’être informé », explique Guylain Chevrier dans « Guerre du Golfe et télévision : un mariage stratégique » en 2002.

    Revient en outre au citoyen la tâche de décrypter le langage des politiques, des économistes, des journalistes, etc. qui regorge de concepts creux comme le montre avec humour et virtuosité Franck Lepage dans son spectacle de 2007 : Conférence gesticulée.

     

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