• Entre empathie et malveillance

    Les philosophes, les écrivains... disent depuis longtemps que l'humain est capable d'empathie et qu'en même temps, il peut se montrer indifférent à la souffrance qu'il inflige, voire être sadique. Depuis peu, les scientifiques ont mis en évidence cette ambivalence.

    IRMf

    L'empathie

    Nicolas Georgieff explique dans "L’empathie aujourd’hui : au croisement des neurosciences, de la psychopathologie et de la psychanalyse" que l'empathie est un "processus permettant d’adopter le « point de vue d’autrui », de se mettre « à sa place »". L'empathie est donc un "mode de connaissance d’autrui" et de décentrement puisque "l’empathie suppose non seulement un partage de représentations ou d’expériences avec autrui, mais aussi un mécanisme de distinction entre soi et l’autre". 

    Grâce aux neurosciences et à l'IRMf (imagerie par résonance magnétique fonctionnelle) qui permet de visualiser l'activité cérébrale, il a pu être prouvé depuis les années 1990 qu'un humain, même bébé (de façon innée le bébé se représente l’autre et son activité mentale), ressent du déplaisir, voire de la souffrance, quand il voit souffrir un autre membre de son espèce.

    "En 1999, William Hutchison de l'hôpital de Toronto, au Canada, a ainsi exploré, à l'aide d'électrodes, le cortex d'une femme sur le point de subir une opération chirurgicale cérébrale. Il a découvert que les mêmes neurones du cortex cingulaire s'activaient lorsque l'on piquait le doigt de la patiente... ou lorsqu'elle regardait une autre personne subir ce stimulus douloureux. En 2003, Bruno Wicker, de l'institut des neurosciences cognitives de la Méditerranée, à Marseille, a montré que l'observation d'une personne qui exprime du dégoût active, chez le spectateur, les régions cérébrales impliquées dans l'expérience de cette émotion : insula et cortex cingulaire antérieur", explique un très bon article de Sophie Coisne dans La Recherche.

    Cette capacité à imaginer les émotions de quelqu'un d'autre sont déclenchés par ce que les scientifiques appellent des neurones miroirs. Ces derniers font partie d'une catégorie de neurones très particuliers. Ils s'activent aussi bien lorsqu'un individu exécute une action que lorsqu'il observe une personne exécuter la même action. D'où ce phénomène de miroir. Néanmoins, seul un tiers des personnes ressent une douleur lorsqu'elles voient des images montrant qu'une autre personne souffre. C'est ce que les scientifiques appellent l'empathie sensorielle. Les deux autres tiers sont perturbés sans pour autant ressentir de douleur. Il s'agit alors d'empathie affective.

    Quelques images montrées par PL. Jackson, AN. Meltzoff et J. Decety pour étudier l'empathie

    Puisque l'empathie est innée, comment expliquer que les hommes puissent faire du mal aux autres ou les laisser souffrir ?

    Charité bien ordonnée commence par soi-même...

    D'une part, les neurones miroirs ne fonctionnent bien qu’en face à face. Plus le nombre de protagonistes est élevé, moins l’empathie se produit. Cela explique que l'on soit plus sensible à la souffrance d'un individu qu'à celle d'un peuple.

    D'autre part, le neuroscientifique Marco Iacoboni a découvert que si nous souffrons trop à cause de l'empathie, ou si celle-ci nous pousse à commettre un acte qui va à l'encontre de nos intérêts, certaines parties du cortex préfrontal font taire nos neurones empathiques. Pour nous préserver, nous bâtissons une barrière cognitive qui nous fait nous dissocier de l'autre.

    Enfin, l'empathie est un processus de survie. Ressentir la souffrance des autres permet en effet d'apprendre à éviter les actions associées à celles-ci et de répondre de manière appropriée pour nos congénères. Pour ces raisons, quand nous voyons souffrir quelqu'un que nous considérons comme un ennemi ou que nous méprisons, nous éprouvons infiniment moins souffrance. Ainsi, le neurobiologiste Jean Decety explique dans "Mécanismes neurophysiologiques impliqués dans l’empathie et la sympathie" qu'"une étude IRMf a présenté des vidéos de personnes exprimant la douleur sur leur visage, conséquence d’un traitement médical. Il était indiqué aux sujets que toutes ces personnes étaient porteuses du virus HIV mais pour différentes raisons : pour certaines, le virus avait été transmis par la prise de drogues illicites (partage de seringues) ; d’autres personnes avaient été contaminées au cours d’une transfusion sanguine. En réalité ces vidéos étaient objectivement non différenciables car les visages de ces patients exprimaient une intensité de douleur comparable. Les résultats montrent que les sujets étaient beaucoup plus sensibles à la douleur des victimes de transfusion qu’à celle des consommateurs de drogues."

    Pour la même raison, on a tendance à éprouver plus d'empathie pour soi que pour ses proches, et davantage pour ses proches que pour des étrangers. Jean Decety précise que "dans une autre étude, les sujets étaient exposés dans un premier temps par la méthode de priming soit à une photo d’eux-mêmes, d’une personne qu’ils aiment ou d’un étranger. Après l’exposition à l’une de ces trois amorces, une série de stimuli représentant des mains et des pieds dans des situations douloureuses était présentée pendant une seconde et les sujets imaginaient l’intensité de la douleur pour chaque situation. Les résultats montrent une diminution graduelle [... de l'empathie] : soi > personne aimée > étranger". Cela explique que des études ont pu prouver que la souffrance de l'autre considéré comme un adversaire peut activer la zone cérébrale où se situe le plaisir.

    Une ambivalence fondamentale

    "L’empathie est [donc] à géométrie variable" : "un bourreau peut torturer sans états d’âme et être bouleversé par les pleurs de son enfant. Un PDG peut être adulé par ses pairs et battre sa femme ou ses enfants", rappelle dans une chronique du 19 novembre 2015 la psychanalyste et pédopsychiatre Caroline Eliacheff. Cela met en évidence deux choses :

    • "malgré les progrès ahurissants effectués par les neurosciences, [...] nous savons terriblement peu de choses sur la manière dont le cerveau fait fonctionner l’esprit et surtout sur la manière dont la conscience et l’intentionnalité peuvent naître de la masse de matière compliquée qu’est le cerveau. [...] Découvrir les connexions nerveuses des phénomènes mentaux ne nous dit pas comment ces phénomènes sont rendus possibles" - Stephen Morse du Center for Neuroscience and Society de l’Université de Pennsylvanie ;
    • bienveillance et malveillance sont en tout un chacun : anges et monstres n'existent pas, seul l'humain dans sa complexité et ses terribles oscillations existe. La très belle émission de Jean Claude Ameisen du 21 novembre 2015, "Sur les épaules de Darwin - Liberté, égalité, fraternité", constituée d'extraits de discours de prix Nobel de la paix et de quelques autre humanistes, en témoigne. Quelques petits extraits montrant cette ambivalence :
      • Malala Yousafzai : "Ce n’est plus le moment de dire aux dirigeants à quel point l’éducation est importante, ils le savent déjà, leurs propres enfants sont dans de bonnes écoles. Désormais, il est temps de leur demander d’agir. Nous demandons aux leaders du monde entier de s’unir et de faire de l’éducation leur priorité" ;
      • Kailash Satyarthi : "Je refuse d'accepter que le monde soit si pauvre alors qu'une semaine seulement de dépense militaire suffirait à amener tous les enfants dans des salles de classe. [...] La plus grande crise qui frappe aux portes de l'humanité est la peur et l'intolérance. Nous avons complètement échoué à donner à nos enfants une éducation, une éducation qui donne un sens et un but à la vie, une éducation qui donne aux jeunes un sens de citoyenneté mondiale. J'ai peur que le jour ne soit pas très éloigné où le résultat cumulatif de cet échec culminera dans une violence sans précédent qui sera suicidaire pour l'humanité."
      • Elie Wiesel : "Comment expliquer cette défaite de la mémoire [celle des survivants de la Shoah dont les récits n'ont pu empêcher aucune barbarie] ? Rien ne peut justifier et rien ne justifiera le meurtre de personnes innocentes et d'enfants sans défense. Nous devons nous souvenir de la souffrance du peuple Juif, comme nous devons nous souvenir de celle des Éthiopiens, des Cambodgiens, des boat-people, des Palestiniens, des Amerindiens, des disparus d'Argentine... La liste semble sans fin, mais l'espoir est possible au-delà du désespoir. Une destruction que seul l'homme peut provoquer, seul l'homme peut l'empêcher. Et l'homme doit se souvenir que la paix n'est pas un don de Dieu à ses créatures, c'est le don que chacun d'entre nous peut faire aux autres" ;
      • Martin Luther King : "Nous avons appris à voler comme des oiseaux, et à nager à travers les mers comme des poissons, mais nous n'avons toujours pas appris l'art simple de vivre ensemble comme des frères" ;
      • Ben Okri : "C'est étrange, parce qu'il semble que sous la surface des combats de notre époque, des guerres fratricides, des antagonismes tribaux, de l'intolérance religieuse, de la violence raciale, de la disharmonie entre les sexes, nous attend toujours la découverte la plus banale qui soit : que nous sommes humains et que la vie est sacrée. Nous n'avons toujours pas découvert ce que signifie "être humain" et il semble que cette découverte banale soit la plus extraordinaire qui puisse être faite, car lorsque nous aurons appris ce que c'est "être humain", nous saurons ce que signifie "être libre" et nous saurons que la liberté est réellement le commencement de notre avenir commun".

    Henri-Georges Clouzot, en 1943, dans son film Le Corbeau illustrait de manière remarquable cette impossibilité pour l'homme d'être "tout bon ou mauvais". "Une scène, très célèbre pour son extraordinaire jeu sur le clair-obscur, reste particulièrement impressionnante : le Dr Vorzet (l’agent de propagation du mal) affronte le Dr Germain, représentant fictif de Clouzot. Le premier fait basculer une ampoule qui se balancera pendant quelques minutes : l’ampoule incarne un bien qui flanche, et représente la profonde ambiguïté de chaque être humain que Germain renie. Tantôt dans l’ombre, tantôt dans la lumière, le juste est confondu, se brûle en essayant de stopper la lampe, et ne pourra vaincre l’ombre tant qu’il n’en aura pas exposé sa propre part en pleine lumière. Clouzot ne mettait pas seulement en scène l’ambivalence de ses personnages et des crises qu’ils surmontent ou non, il insistait ici sur l’extrême difficulté du choix, sur l’extrême difficulté et le courage d’assumer sa liberté. [...] Au milieu du tableau noir, Germain accepte cette liberté non comme un poids, mais comme une chance. [...] Clouzot avait [...] compris et filmé qu’on « ne peut pas sacrifier l’avenir au présent ». C’est la dernière parole d’une œuvre résolument clairvoyante et désespérément humaine", analyse fort bien Ariane Beauvillard.

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