• Obéissance à l'autorité

    « À votre avis, la loyauté consiste-t-elle à n’obéir qu’aux ordres que l’on approuve, ou à tous les ordres ? » Herman Wouk, Ouragan sur le D.M.S. « Caine », exergue du livre de Stanley Milgram : La Soumission à l'autorité, 1974.

    Obéissance à l'autorité

    Expérience de Milgram

    Stanley MILGRAM, de 1960 à 1963 a réalisé une expérience sur l’obéissance et la désobéissance à l’autorité. Il en a tiré un livre du même nom. Il est possible de lire l'intégralité de la préface de Michel Terestchenko, ainsi que l'essai de Milgram et la postface de Marianne Fazzi sur le site de Zones.

    Par ailleurs, il est possible de voir des extraits de l'expérience de Milgram dans plusieurs vidéos :

    • une qui présente des témoignages de psychologues :

    • une autre contextualisant cette expérience post-Shoah (à partir de la 8e minute - la qualité de l'image est fort médiocre, mais il est intéressant d'entendre les explications des participants) :

    L'analyse ci-dessous de cette expérience est en très grande partie extraite de la préface de Michel Terestchenko.

    Déroulement de l'expérience

    L'université Yale à New Haven faisait paraître des annonces dans un journal local pour recruter les sujets d'une expérience sur l'apprentissage. La participation devait durer une heure et était rémunérée. L'expérience était présentée comme l'étude scientifique de l'efficacité de la punition, ici par des décharges électriques, sur la mémorisation.

    Il avait recruté, par voie d'annonce, des hommes ordinaires pour une pseudo-recherche sur les effets de la punition sur la mémorisation. Il a proposé à chacun de poser une série de questions à un « apprenant » (en réalité, un acteur). À chaque erreur, le questionnant le punissait en envoyant une décharge électrique de plus en plus forte.  Le questionnant ne voyait pas l'apprenant mais entendait ses cris de douleur.

    L'expérience a connu un certain nombre de variantes, la plupart a eu lieu dans les locaux de l'université Yale. Les participants étaient des hommes de 20 à 50 ans de tous milieux et de différents niveaux d'éducation. Les variantes impliquent le plus souvent trois personnages :

    • l’apprenant, qui devra s'efforcer de mémoriser des listes de mots et recevra une décharge électrique, de plus en plus forte, en cas d'erreur - la dernière, de 450 volts, était censée provoquer la mort de l'apprenant ;
    • l'enseignant, qui dicte les mots à l'apprenant et vérifie les réponses. En cas d'erreur, il enverra une décharge électrique destinée à faire souffrir l'apprenant ;
    • l’expérimentateur, représentant officiel de l'autorité, vêtu de la blouse grise du technicien, de maintien ferme et sûr de lui

    Expérience de milgram

    L'expérimentateur est chargé de rassurer les enseignants en leur affirmant qu'ils ne seront pas tenus pour responsables des conséquences. Si un enseignant hésite, l'expérimentateur lui demande d'agir. Si un enseignant exprime le désir d'arrêter l'expérience, l'expérimentateur lui adresse, dans l'ordre, ces réponses :

    • « Veuillez continuer s'il vous plaît. »
    • « L'expérience exige que vous continuiez. »
    • « Il est absolument indispensable que vous continuiez. »
    • « Vous n'avez pas le choix, vous devez continuer. »

    Si le sujet souhaite toujours s'arrêter après ces quatre interventions, l'expérience est interrompue. Sinon, elle prend fin quand le sujet a administré trois décharges maximales (450 volts) à l'aide des manettes intitulées XXX situées après celles faisant mention de « Attention, choc dangereux ».

    Raisons de l'expérience

    Au cours de sa carrière académique, Stanley Milgram (1933-1984) entreprit de nombreuses recherches dans les champs les plus divers de la psychologie sociale. Néanmoins, son nom reste indéfectiblement lié aux célèbres expériences sur la soumission à l’autorité qu’il conduisit à l’université Yale entre août 1961 et mai 1962, alors qu’il était jeune assistant professeur, et dont il devait bientôt tirer une notoriété internationale.

    En 1960, il se posa la question qui sera à l’origine du protocole expérimental organisé par la suite : « Je me demandais si des groupes pourraient exercer une pression telle sur une personne qu’elle exécuterait un acte […] peut-être en agissant de façon agressive envers une autre personne, par exemple en lui administrant des chocs de plus en plus sévères […]. Jusqu’où une personne serait-elle prête à aller si elle était placée sous les ordres d’un expérimentateur ? »

    L’intérêt de Milgram pour l’obéissance venait de sa volonté de comprendre quelles étaient les causes à l’origine de l’extermination du peuple juif auquel il se sentait profondément lié – ses parents étaient des Juifs immigrés, originaires d'Europe de l'Est.

    Prévisions et réalité

    Prévisions

    Dans une série d’enquêtes préliminaires à son expérience, Milgram avait interrogé plus d’une centaine de personnes (psychiatres, étudiants, adultes) sur les comportements qu’elles-mêmes ou d’autres adopteraient face à un expérimentateur leur ordonnant de conduire l’expérience à son terme. Toutes avaient répondu que, au-delà d’un certain seuil, la désobéissance l’emporterait, hormis le cas extrêmement minoritaire de personnalités pathologiques qui déclaraient accepter d’administrer le choc le plus élevé. Les psychiatres avaient évalué ce nombre à un ou deux sur mille, soit 0,1 % ou 0,2 % tout au plus.

    Constat effrayant

    Si l’expérience de Milgram fut une « expérience choc », une des plus troublantes et, certainement, la plus connue de toute l’histoire de la psychologie sociale moderne, c’est qu’elle révéla, au cœur de la nature humaine, une propension effrayante des individus à obéir, dans certaines circonstances, à une autorité qui leur donnait l’ordre d’infliger de terribles souffrances à une victime innocente : « C’est peut-être là l’enseignement essentiel de notre étude : des gens ordinaires, dépourvus de toute hostilité, peuvent, en s’acquittant simplement de leur tâche, devenir des agents d’un atroce processus de destruction. »

    Ce que Milgram a découvert, c’est que, contre toute attente, des personnes à qui était donné l’ordre de commettre des actes contraires à leurs plus profondes règles morales étaient disposées à obéir à ces ordres, tout en manifestant de réels signes de tension et d’anxiété. Et ce alors même qu’elles étaient parfaitement convaincues de la réalité de l’expérience, certaines qu’elles délivraient des chocs électriques extrêmement douloureux.

    expérience de Milgram

    La décision d’administrer les chocs à l’élève ne dépend ni des volontés exprimées par celui-ci ni des impulsions bienveillantes ou hostiles du sujet, mais du degré d’engagement que ce dernier estime avoir contracté en s’insérant dans le système d’autorité.

    Dans une lettre du 21 septembre 1961, au moment où se clôturait sa première série d’expériences, Milgram écrit :
    « Avec une régularité inexorable, nous avons observé des "gens bien" se plier aux exigences de l’autorité et accomplir des actions cruelles et dangereuses. Des hommes qui, dans la vie de tous les jours, se comportent de façon probe et responsable, succombant aux pièges séducteurs de l’autorité, du contrôle de leur perception et de l’acceptation aveugle de la situation définie par l’expérimentateur, se sont mis à commettre des actes d’une grande sévérité.

    Quelles sont les limites d’une telle obéissance ? À plusieurs reprises, nous avons tenté de lui poser des bornes. Nous avons ajouté les cris de la victime : cela n’a pas suffi. La victime disait qu’elle était cardiaque, les sujets n’en continuaient pas moins à l’électrocuter à notre commandement. La victime implorait qu’on la libère, ses réponses ne s’affichaient plus sur le moniteur, les sujets continuaient à l’électrocuter. En commençant, nous n’avions pas idée qu’il nous faudrait recourir à des mesures si drastiques pour susciter la désobéissance et, si nous les ajoutions progressivement, c’était chaque fois parce que la technique précédente s’était révélée inefficace. La situation de proximité tactile constitua la dernière tentative pour établir une telle limite. Mais le tout premier sujet sur lequel fut testée cette nouvelle situation expérimentale fit ce qu’on lui ordonnait de faire : il imposa la soumission à la victime et poursuivit l’expérience jusqu’à la décharge électrique maximale. Un quart des sujets fit de même.

    Les résultats sont terrifiants et déprimants. Ils suggèrent que la nature humaine – ou, plus précisément, le type de personnalité produit par la société américaine – ne peut être considérée comme mettant ses citoyens à l’abri de la brutalité et de traitements inhumains commandés par une autorité malveillante. Une proportion substantielle de gens fait ce qu’on lui demande de faire, quel que soit le contenu de l’acte, sans tourments de conscience, dès lors qu’ils perçoivent que l’ordre émane d’une autorité légitime. »

    expérience de Milgram

    L'expérience a depuis été reproduite de nombreuses fois dans différentes sociétés occidentales : les résultats sont toujours à peu près les mêmes.

    Constats selon différentes variantes

    Une première série de quatre expériences fut conduite pour savoir dans quelle mesure la proximité avec la victime influe sur les conduites d’obéissance ou de désobéissance. Les études pilotes avaient montré que les sujets, tout en continuant d’obéir aux ordres, avaient tendance à détourner le regard de la victime dès lors que celle-ci montrait des signes manifestes de souffrance. Mais que se passerait-il s’ils ne pouvaient plus percevoir ces réactions ? Le taux d’obéissance en serait-il affecté ?

    Première variante, dite de « feedback à distance »

    L’élève (« M. Wallace ») est installé dans une pièce contiguë, de telle sorte que ses réactions ne peuvent être ni vues ni entendues, ses réponses apparaissant sur un écran. À 300 volts, il frappe violemment sur les cloisons et, à partir de 315 volts, il cesse de répondre et les coups s’arrêtent. À la fin de la séance, 65 % des sujets avaient poussé l’obéissance jusqu’à accepter d’envoyer, par trois fois, la décharge maximale de 450 volts, tout en témoignant divers signes d’agitation et d’anxiété.

    Deuxième variante, dite de « feedback vocal »

    Elle était identique à la précédente à la différence près que les gémissements, les plaintes et les supplications de l’élève derrière la cloison pouvaient, cette fois-ci, être entendus. Or le taux d’obéissance ne fut pas significativement affecté par cette modification : 62,5 % des sujets acceptèrent jusqu’au bout d’obéir aux ordres de l’expérimentateur. Ils n’étaient plus que 40 % dans la troisième variante, dite de "proximité", où ils se trouvaient dans la même pièce que l’élève. Le taux est descendu à 30 % lorsqu’on leur ordonnait de lui prendre la main et de le contraindre par la force à la poser sur une plaque spéciale.

    Importance du facteur de proximité dans l’obéissance ?

    Désireux de tester l’influence de la présence de l’expérimentateur sur les sujets, et l’importance du facteur de proximité dans l’obéissance, dans la variation 7, l’expérimentateur sortait de la pièce et donnait ses ordres par téléphone. Cette fois-ci, le nombre de sujets envoyant des décharges maximales tomba à moins de 20 %. Placés dans cette situation, les sujets adoptèrent toutes sortes de subterfuges pour désobéir – sans mettre, néanmoins, directement en cause l’autorité. C’est ainsi qu’ils prétendaient continuer à augmenter l’intensité des électrochocs, alors qu’ils n’en faisaient rien. Leur désobéissance faisait appel à une stratégie de dissimulation, de mensonge, non de contestation et de résistance ouverte. Ils ne respectaient pas le protocole, mais son principe n’était pas remis en question. Ils étaient prêts à « saper l’expérience mais non à défier l’autorité », de sorte que leur stratégie hypocrite ne remettait pas en cause sa légitimité.

    Contrat ?

    Dans de nombreux entretiens menés après l’expérience, les sujets expliquèrent que, s’ils avaient envoyé les décharges maximales, nonobstant les protestations et les cris de souffrance de l’élève, c’était parce que ce dernier avait accepté une sorte de contrat, au nom duquel son désir de mettre ensuite un terme à l’expérience n’avait plus à être pris en compte.

    expérience de Milgram

    On décida donc de mettre ce facteur à l’épreuve. Dans une nouvelle variante, l’élève fit savoir au préalable qu’il exigeait, en raison de l’état de son cœur, que l’expérience soit interrompue s’il en faisait la demande. Les résultats révèlent, cependant, que l’argument du « contrat social » joue un rôle négligeable dans les conduites d’obéissance : 40 % obéirent à l’ordre d’envoyer des décharges maximales sans être influencés par la clause restrictive pourtant clairement formulée par l’élève. Quant aux sujets rebelles, seuls 25 % d’entre eux affirmèrent avoir refusé de continuer l’expérience du fait que l’élève avait émis des conditions limitant sa participation. Dans l’ensemble, ils se préoccupaient plutôt des implications légales de leur participation. Une fois assurés que leur responsabilité juridique personnelle ne serait pas engagée, les sujets obéissants se sentaient « libres » d’augmenter l’intensité des décharges.

    Quel chef ?

    Dans la variante 13, c’est un individu ordinaire qui fut désigné pour donner les ordres, remplaçant au pied levé l’expérimentateur appelé au téléphone pour une tâche urgente. Dans cette configuration, où néanmoins l’expérimentateur avait pris soin de préciser que l’expérience serait enregistrée, le taux d’obéissance baissa sensiblement, seize des sujets sur les vingt qui y participaient ayant refusé à un moment quelconque d’obéir aux ordres d’un individu qui ne disposait pas à leurs yeux de la légitimité de l’autorité.
    Lorsque ce fut l’expérimentateur qui se trouva placé dans la position de l’élève (variation 14), les sujets refusèrent tout simplement de poursuivre l’expérience et d’ignorer les gémissements de la victime, l’ordre émanant d’un individu ordinaire dénué de tout prestige et de toute légitimité. Toutefois, le point remarquable, c’est que nombre des sujets expliquèrent leur refus d’obéir par des considérations humanitaires, totalement inconscients de la manière dont l’« élément autorité » influait sur leur comportement. Ainsi que le souligne Milgram, ces expériences confirment un fait essentiel : le facteur déterminant du comportement est l’autorité bien plus que l’ordre en soi. Les ordres qui n’émanent pas d’une autorité légitime perdent toute leur force. Ce qui compte, ce n’est pas ce que les sujets font, mais pour qui ils le font.

    Désaccord entre les représentants de l’autorité

    Toutefois, si d’aventure surgit un désaccord entre les représentants de l’autorité, ce conflit est de nature à totalement paralyser l’obéissance des sujets, ainsi qu’il apparut dans l’expérience 15 qui introduisit cette variante. Aussi les résultats de l’expérience suivante (16) dans laquelle deux expérimentateurs revêtus d’une autorité apparemment équivalente furent placés l’un, dans son rôle habituel de donneur d’ordres, et l’autre, dans la position de la victime peuvent-ils paraître surprenants. Car, dans cette modification, où deux autorités donnaient des ordres contradictoires, mais n’occupaient plus des positions symétriques (comme dans l’expérience 15), les comportements des sujets relevèrent du « tout ou rien » : ou bien ils arrêtaient immédiatement (35 % des cas) ou bien, et ce fut le cas de la majorité (plus de 65 %), ils continuaient jusqu’au bout de pénaliser l’expérimentateur-élève, l’obéissance s’exerçant alors en relation avec l’autorité la plus élevée.

    Effet du groupe sur l’obéissance ?

    Les deux dernières variations consistèrent à évaluer l’effet du groupe sur l’obéissance. Si plusieurs sujets étaient réunis ensemble, ne seraient-ils pas incités à trouver dans la présence des autres une plus grande force pour se rebeller et résister à une autorité cruelle ? Dans la variante 17, le sujet se trouvait placé entre deux autres sujets (des complices) qui défiaient ouvertement l’autorité de l’expérimentateur et refusaient d’obéir à ses ordres dès les premières protestations de la victime. Seuls 10 % des sujets poursuivirent l’expérience jusqu’à son terme. Mais, dans la dernière variation où, à l’inverse, les complices se montrèrent totalement dociles et déférents à l’endroit de l’autorité, 92,5 % des sujets agirent de façon grégaire et laissèrent l’expérience être conduite à son terme. Précisons toutefois qu’ils avaient été cantonnés à des tâches secondaires, sans avoir à déclencher eux-mêmes les électrochocs ; leur position était plus celle du spectateur ou du témoin que celle d’un exécutant actif.

    État agentique, état autonome

    Confrontés au douloureux conflit entre la soumission à l’autorité et les principes de leur conscience, les sujets dociles ont résolu ce dilemme en continuant d’obéir plutôt qu’en mettant un terme à leur participation. Une telle dissociation entre, d’une part, les paroles exprimées, les réactions manifestées, qui témoignent d’une sincère répugnance à poursuivre l’expérience et, d’autre part, les actions commises, Milgram l’interprète comme l’effet de la disposition mentale dans laquelle ils s’étaient placés : l’« état agentique » : « Du point de vue phénoménologique, un individu est en état agentique quand, dans une situation sociale donnée, il se définit de façon telle qu’il accepte le contrôle total d’une personne possédant un statut plus élevé. Dans ce cas, il ne s’estime plus responsable de ses actes. Il voit en lui-même un simple instrument destiné à exécuter la volonté d’autrui. »

    expérience de Milgram

    À l’inverse, les sujets rebelles se considéraient comme les seuls auteurs de leurs actes (« état autonome »), bien que l’expérimentateur affirmât qu’il assumait entièrement la responsabilité légale des conséquences.

    Dans l’état agentique, non seulement le sujet se place en position de subordonné face à l’autorité légitime, mais il se sent engagé vis-à-vis d’elle, de sorte que son devoir est de lui obéir, et non de faire valoir les droits de sa conscience. L’obéissance est requise par la situation et elle seule fait l’objet d’une sorte de validation morale. La conséquence est particulièrement troublante : l’argument de l’obéissance aux ordres, si souvent évoqué pour se défendre par l’auteur de crimes odieux en service commandé, n’a rien d’un alibi facile, inventé pour échapper à sa responsabilité. Il correspond bel et bien à une réalité vécue. Milgram écrit : « En se justifiant ainsi, […] il ne fait que se reporter honnêtement à l’attitude psychologique déterminée par sa soumission à l’autorité. »

    Certes, les sujets obéissants n’étaient soumis à aucune domination physique, pas plus qu’ils ne cherchaient à échapper à la moindre sanction. Néanmoins s’exerçait sur eux une coercition tout aussi réelle et puissante que l’usage de la force ou de la menace, une contrainte institutionnelle qui les plaçait dans un état de vulnérabilité dont on ne peut guère concevoir ni imaginer la tension extrême si l’on reste dans la position privilégié du spectateur ou du juge. Plutôt que de s’indigner sur le comportement du sujet passif et de voir en lui un lâche, il importe, au premier chef, de se représenter, avec toute la vivacité requise, la situation éprouvante dans laquelle il se trouvait et dans laquelle, à bien des égards, il s’était lui-même placé, au point de ne plus pouvoir en sortir : « Une fois qu’il a donné ce consentement, il ne peut se rétracter à sa guise. La décision s’avère extrêmement difficile à prendre. »

    Aussi, en pareilles circonstances, le temps de la liberté, de l’autodétermination, est assez court : tout se joue dès le début. Une fois le processus d’obéissance engagé, il devient extrêmement difficile de faire marche arrière.

    Mais c’est le sujet rebelle qui se trouve, en réalité, dans la position la plus pénible. Nous voyons en lui un homme qui a su résister aux pressions et agir « comme il convient ». Mais c’est là le point de vue moral de celui qui se tient en surplomb. Au sein d’un système fortement hiérarchisé, « agir comme il convient », c’est d’abord, au contraire, faire ce que l’autorité exige – en l’occurrence, poursuivre l’expérience et non la ruiner – de sorte que quiconque s’oppose à elle s’expose à la réprobation générale. Loin d’être considéré comme un « héros », il se trouve en butte à l’hostilité de tous les acteurs et se verra dénoncé comme une « forte tête », un « élément incontrôlable », une sorte de « brebis galeuse ». Ainsi que le note Milgram, le coût de la désobéissance, pour celui qui s’y résout, est l’impression corrosive de s’être rendu coupable de déloyauté. Même s’il a choisi d’agir selon les normes de la morale, […] il ne peut chasser le sentiment d’avoir trahi une cause qu’il s’était engagé à servir. Ce n’est pas le sujet obéissant, mais bien lui, le rebelle, qui éprouve les douloureuses conséquences de son action.

    Obéir est le choix le plus simple, le moins « coûteux », celui qui, paradoxalement, répond au besoin psychique de protection de soi, quoiqu’il se paye au prix d’un renoncement à sa propre identité.

    expérience de Milgram

    Un tel phénomène de dépersonnalisation n’affecte pas seulement les sujets dociles, conduisant à inhiber et à neutraliser tout à la fois la conscience de leur propre responsabilité et l’empathie qu’ils éprouvent pour la victime. L’expérimentateur est également un simple rouage dans le dispositif mis en place et il n’est pas injustifié de se demander si Milgram lui-même n’a pas été pris au jeu de sa propre expérience au point de ne plus pouvoir en arrêter le déroulement. De fait, tous les acteurs, jusqu’aux organisateurs eux-mêmes, s’étaient mis au service d’un but supérieur, le progrès de la science, érigé en bien en soi et qui exigeait de chacun d’eux qu’il surmonte ses résistances : « Dans ce cas précis, l’idée de la science et la reconnaissance de son utilité en tant qu’entreprise sociale légitime fournissaient à l’expérience la justification de l’idéologie dominante. »

    Mais, lorsque Milgram donne cette explication, il n’interroge ni ne met en doute la manière dont lui-même adhérait à cette « idéologie dominante ». S’il avait placé le principe du respect de la personne – un respect qui interdit toute instrumentalisation de l’être humain (Kant) – au-dessus de la valeur du progrès scientifique, l’idée même d’un tel protocole expérimental aurait été immédiatement exclue. Et, cependant, une leçon essentielle aurait été ignorée. On peut dénoncer, avec de fortes raisons, les modalités de cette expérience, mais on ne peut regretter ce qu’elle nous apprend sur nous-mêmes, sur la nature perverse de certaines relations sociales et sur les conclusions qu’il y a lieu d’en tirer.

    D'ailleurs, dans ses écrits, Milgram, pour se dédouaner – peut-être un peu facilement –, réfute l’emploi du terme « tromperie » à l'égard des gens qui étaient venus faire cette expérience, préférant parler de « mise en scène » ou d’« illusion technique », pas plus qu’il n’accepte l’argument qu’il aurait « piégé » les participants, les conduisant à commettre des actes répréhensibles : « Je suis parti de la conviction que chaque personne qui venait au laboratoire était libre d’accepter ou de rejeter les injonctions de l’autorité. Une telle vue soutient l’idée de dignité humaine dès lors qu’elle reconnaît en chaque homme la capacité de choisir son propre comportement. De fait, de nombreux sujets ont choisi de rejeter les ordres de l’expérimentateur, apportant une puissante confirmation aux idéaux humains. »

    Une leçon autant politique qu’humaine

    À commencer par la grande différence qu’il y a entre faire face aux circonstances et être pris par elles. La première attitude est le propre d’un individu capable d’agir avec courage et confiance en soi, lorsque sa fidélité à ses principes moraux est mise en péril par une autorité malfaisante. Un tel idéal d’autonomie est hautement désirable ; toute notre tradition philosophique en fait l’apologie. Mais l’histoire prouve combien il est rare que les hommes soient à la hauteur de l’idée qu’ils ont d’eux-mêmes – la façon dont ils pensaient qu’ils agiraient étant souvent démentie par leur conduite effective. Ce que l’expérience de Milgram nous révèle, c’est d’abord notre faiblesse et notre vulnérabilité, des traits tout autant individuels que distinctifs de la nature humaine. Prendre au sérieux cette leçon devrait nous conduire à une très profonde révision anthropologique et, partant, pédagogique. Il ne suffit plus de définir l’homme comme un sujet rationnel autonome appelé à agir librement – selon la vision hégémonique au cœur de nos conceptions morales – dès lors que les meilleures résolutions se révèlent impuissantes à opposer un rempart aux contraintes sociales liées au poids de l’idéologie, du conformisme et de l’autorité. Le meilleur moyen de nous prémunir contre les conséquences potentiellement destructrices de l’obéissance est d’avoir pleinement conscience de l’extraordinaire puissance qu’elle exerce sur nous, afin, le cas échéant, d’être en mesure d’y résister.

    Aussi la principale leçon de l’expérience sur l’obéissance est-elle, avant tout, politique.

    Milgram termine son essai par cette citation et ce paragraphe : « Dans un article intitulé « Les dangers de l’obéissance », Harold J. Laski écrit :

    "La civilisation signifie, avant toute chose, la répugnance à infliger gratuitement de la douleur. Selon cette définition, ceux d’entre nous qui acceptent inconsidérément les ordres de l’autorité ne peuvent se dire des hommes civilisés."

    Notre tâche, si nous désirons vivre une vie qui ne soit pas totalement dépourvue de sens et de signification, est de ne rien accepter qui contredise, au simple prétexte de la tradition, des conventions ou de l’autorité, notre expérience fondamentale. Il se peut que nous nous trompions, mais c’est la racine même de notre expression personnelle qui est compromise lorsque les certitudes que l’on nous demande d’accepter ne coïncident pas avec les certitudes que nous éprouvons. C’est pourquoi la condition de la liberté passe, partout et toujours, par un scepticisme constant et généralisé à l’encontre des règles que le pouvoir veut imposer. »

    Ainsi, si la vigilance que nous devons exercer doit être dirigée envers nous-mêmes – tel est, en effet, le cas –, elle doit surtout être orientée en direction des institutions sociales auxquelles, en bien des manières et en bien des lieux (à l’armée, dans la police, à l’école, ou encore dans les entreprises et les administrations publiques), nous sommes quotidiennement appelés à obéir. Nous devons veiller à pouvoir exercer un contrôle, non seulement sur nous-mêmes, mais également sur ces structures hiérarchiques qui, par nature, s’organisent en exigeant la docilité et la soumission de leurs membres. Et pourtant… Quelle institution réclamerait de ses employés qu’ils érigent leur conscience en une instance critique, à tout instant susceptible de discuter, de contester, voire de refuser ce qu’elle exige d’eux ? Un tel droit de critique, de contrôle, voire de désobéissance est au cœur de l’idée démocratique d’une société juste et décente. Nous rappeler à cette obligation générale de vigilance est l’enseignement le moins contestable et le plus durable que nous pouvons, aujourd’hui encore, tirer de l’expérience de Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité.

    « Le jeu de la mort »

    Cette expérience a entre autres été reprise dans une émission de télévision, « Le jeu de la mort », en 2010. Pour tester le degré de soumission à la télévision, le réalisateur Christophe Nick a adapté l'expérience de Stanley Milgram. Dans cette émission, l'autorité est détenue par l'animatrice. Plus de 81 % des participants sont allés jusqu'au bout de cette expérience qui est retracée dans un documentaire :

    Ce que le documentaire ne dit pas, parce que cela n'a pas été mesuré, c'est la réaction des spectateurs. Or ceux-ci sont dans la même position que les questionneurs comme le montre Henri Verneuil dans son film I comme Icare réalisé en 1979 :

    « Le management paradoxal », Jean Pierre Le Goff dans son essai sociologique La Barbarie douce, 1999

    Jean-Pierre Le Goff est philosophe de formation, sociologue et il préside le club Politique Autrement, qui développe une réflexion sur les conditions d'un renouveau de la démocratie dans les sociétés développées. Voici ce qu'il écrit dans La Barbarie douce :

    « ''Autonomie'', ''évaluation'', ''contrat d'objectifs'' : ces trois éléments forment un tout ; se dessine une nouvelle configuration de l'encadrement et des rapports de travail au sein des entreprises. (…) À la contrainte externe se substitue une tentative d'intériorisation des contraintes et des normes. Celles-ci sont censées être le produit d'une libre adhésion de chaque membre de l'entreprise et faire l'objet de ''contrats''.

    Chaque salarié est placé devant une situation contradictoire, profondément déstabilisatrice : il est sommé d'être autonome en même temps qu'il doit se conformer à des normes strictes de performances ; il est censé décider en toute autonomie en même temps qu'on lui fait savoir qu'il n'a guère le choix ; c'est une question de survie, de modernité ou d'archaïsme. L'évaluation doit être ''auto-évaluation'' alors qu'elle implique procédures et outils sophistiqués élaborés par des spécialistes. Les objectifs sont présentés comme des normes et la crainte du chômage pèse de tout son poids, alors même que la notion de ''contrat d'objectifs'' laisse supposer une liberté de choix.

    (…) Par le biais des outils d'évaluation et des contrats d'objectifs, sont introduites de nouvelles normes d'implication dans l'entreprise qui contournent les garanties du droit. (…) Au modèle autoritaire et paternaliste ancien tend à se substituer un management libéral qui prétend rendre les individus autonomes et responsables de leur propre sort sur le marché du travail comme au sein des entreprises. »

    Puisque le salarié, en particulier le cadre, a fixé les objectifs à atteindre, il se sent tenu de les respecter même si pour cela il doit travailler d'une façon qui empiète sur sa vie. En outre, en cas d'échec, il se sent responsable et coupable. C'est ce que Jean-Pierre Le Goff appelle « la barbarie douce ».

    Michel Terestchenko, spécialiste de philosophie morale et politique, explique que certes "nous vivons dans des sociétés de liberté et de pluralité, mais faire de la rationalité économique une forme de nécessité aveugle me semble dangereux. [...] Il s’agit de transformer le champ de la pluralité humaine en mécanisme implacable se mouvant dans une seule direction. On ne peut pas dire que nos sociétés soient totalitaires, mais la présence d’un discours qui réinvestit la notion de nécessité, repensée en termes économiques, est quelque chose de profondément inquiétant. [Il faut donc] exercer une vigilance permanente à l’endroit des institutions et des structures hiérarchiques qui peuvent demander aux individus de se comporter à l’encontre de leurs principes et leur conscience. Il y a un devoir de vigilance des citoyens à l’égard des institutions et des individus à l’égard des organisations au sein desquels ils évoluent. Il faudrait mettre en place des lieux publics de réflexion critique et des institutions de limitation de l’obéissance. Une sorte de droit à la dissidence, afin que les individus ne soient pas seuls à se dresser contre l’institution."

    Autant dire que  les propos du jeune Étienne de La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire publié en 1574, court réquisitoire contre l'absolutisme qui pose la question de la légitimité de toute autorité sur une population et essaie d'analyser les raisons de la soumission de celle-ci, restent d'actualité : « La première raison de la servitude volontaire, c'est l'habitude. [… Si] les hommes servent volontairement, c'est qu'ils naissent serfs et qu'ils sont élevés dans la servitude » ; « soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres ».

    « Surveillance sur le net : un rêve datant du XVIIIe siècleKiki Smith, une artiste qui expose ce qu'on ne saurait voir »

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