• Réformer l’orthographe

    "On ne défend pas une langue en la momifiant, mais en la faisant vivre", affirmait François de Closets dans Zéro faute. L’orthographe, une passion française (2009). En effet, plus de la moitié des mots français ont changé au moins une fois d’orthographe depuis l’invention de l’orthographe en 1694 avec le premier dictionnaire de l’Académie française. Ainsi "nénufar" s’est écrit "nénufar" jusqu’en 1935, pour s’écrire "nénuphar" de 1935 à 1990 et redevenir logiquement "nénufar" en 1990. Mais dès que l’on change quelque peu l’orthographe, un nombre incalculable de personnes, célèbres ou non, estime comme Jean d’Ormesson en 1991 que "le français se désagrégera à grande vitesse" !
    Pourtant "l’orthographe française s’est constituée par réformes successives – on n’en compte pas moins de huit – de sorte que s’opposer à toute nouvelle réforme, c’est bafouer notre tradition, c’est mutiler la France", explique Michel Masson, professeur émérite à Paris-III, dans la conclusion du Point sur les Rectifications de l’orthographe en 2005.

    Romain Beaumont/SIPA

    Réforme(tte) de 1990 (ré)activée en 2016

    "Les rectifications de l’orthographe" ont été décidées par le Conseil supérieur de la langue française à la fin des années 80, composé entre autres par le linguiste Bernard Cerquiglini, la linguiste et historienne Nina Catach et le grammairien André Goosse. Elles ont été validées par l’Académie française et publiées au Journal officiel en 1996. Le but était de simplifier quelques mots, de supprimer des anomalies, des exceptions ou des irrégularités de l’orthographe du français. Alors, "une réforme ? Non : des aménagements", expliquait André Goosse. Elles touchent 2400 mots, dont certains peu usités – c’est-à-dire 4 % des 60 000 entrées que compte un dictionnaire tel que le Petit Larousse ou le Petit Robert. Cela n'a pas empêché beaucoup de personnes de s'offusquer en 1990 et en 2016 de ces quelques modifications.

    Réformer l’orthographe

    Problèmes posés par cette réforme

    Ces rectifications posent deux problèmes majeurs. D’abord, l’emploi de la réforme n’est pas imposé, mais recommandé. L’Académie française a décidé de "laisser à l’usage le soin de trancher". De ce fait on peut se retrouver au sein d’un même texte avec "weekend" (nouvelle orthographe – l’ancienne était/est "week-end") et "pique-nique" (ancienne orthographe – la nouvelle est "picniq")… Dans un pays jacobin qui se prétend rationnel, cela fait désordre.

    En outre, si certaines lettres muettes, accents circonflexes ou traits d’union ne sont plus obligatoires, ce n’est pas le cas de toutes les lettres muettes, ni de tous les accents circonflexes, ni de tous les traits d’union. Ainsi l’accent circonflexe

    • est conservé sur les a, les o, les e pour des raisons de prononciation ;
    • est supprimé sur les i et sur les u, sauf pour les mots où il indique une nuance cruciale – par exemple l’adjectif "mûr" reste inchangé pour ne pas le confondre avec "mur", d’où le couple peu logique "un homme mûr" / "une femme mure".

    Pour appliquer cette réforme, il faut donc maitriser les nouvelles règles et mémoriser les nombreuses exceptions laissées pour ne pas choquer les Français et ce, souvent contre l’avis du groupe d’experts qui avait préparé le travail. Ainsi, les verbes en –eler ou en –eter se conjuguent sur le modèle de "peler" ou d’"acheter" ("j’amoncelle" devient "j’amoncèle" et "j’époussette" devient "j’époussète")… sauf les deux seuls verbes que l’on écrit régulièrement : "appeler" et "jeter" ("j’appelle"/"nous appelons" et "je jette"/"nous jetons") ! Autant dire qu’il faut faire de grands efforts intellectuels pour des "rectifications" peu importantes.

    Pourquoi défendre cette petite réforme malgré tout

    Même si ces rectifications de 1990 sont timides, elles apportent à notre orthographe des régularisations utiles et permettent de rappeler que la langue est vivante. Du XVII au XIXe siècle compris, il y avait une réforme tous les 15-20 ans en moyenne comme le rappelle l’article "Petite histoire des réformes de l’orthographe, du XVIIe siècle à aujourd’hui". Un "bref aperçu de l’évolution de l’orthographe française" récapitule les plus importantes. Jean-Pierre Jaffré, linguiste au CNRS, un des rares spécialistes des orthographes - au pluriel - et qui a étudié pendant une vingtaine d’années l’évolution de l’écriture du français, selon les temps, les lieux, les « scripteurs » - érudits ou non, enfants, adultes, de France et de francophonie, explique : "la complexité de l’orthographe du français tient à son histoire, dont l’origine remonte pour l’essentiel aux XVIe et XVIIe siècles. Elle a été créée par une élite sociale et notamment des professionnels de l’écrit tels les imprimeurs qui ont voulu en faire une orthographe « pour l’œil », destinée à faciliter la lecture. Son usage a comporté de nombreuses variations jusqu’au XIXe siècle, période au cours de laquelle son caractère normatif s’est sérieusement renforcé. Et c’est de cette tradition dont nous avons hérité. Or, parce que l’on travaille en classe avec des textes dont l’orthographe est standardisée, on peut avoir l’impression qu’elle a toujours été la même, ce qui est évidemment une illusion. Paradoxalement, c’est la Révolution qui a contribué à fixer, puis à figer l’orthographe et donc à rendre l’apprentissage du français si difficile. En effet, préoccupés d’unification nationale, les révolutionnaires ont cherché à supprimer les langues régionales et à imposer une même langue sur tout le territoire français. De ce fait, tous les Français ont dû utiliser une norme orthographique même si celle-ci n’était pas adaptée au plus grand nombre.  Les difficultés qui en découlent sont d’ailleurs apparues dès la mise en place de l’enseignement primaire pour tous, au début de la IIIe République. Les premiers rapports de l’instruction publique évoquaient déjà les problèmes posés par l’enseignement d’une telle orthographe. Au point qu’en 1893, une réforme fut même votée par l’Académie française, mais hélas abandonnée par la suite." En effet, au XXe siècle d’aucuns ont décidé qu’il ne fallait surtout plus toucher à l'orthographe parce qu’elle était sacrée. Or, comme le rappelaient en 2009 les signataires de la tribune "L'orthographe, un jardin à élaguer", parmi lesquels Pierre Encrevé, directeur d'études à l'EHESS, Jean-Pierre Jaffré, linguiste, et Bernard Cerquiglini, recteur de l'Agence universitaire de la francophonie : "l'orthographe n'est pas une vache sacrée à jamais intouchable mais un jardin que l'on doit entretenir avec respect en élaguant ce qu'il faut : l'orthographe est faite pour l'homme et non l'homme pour l'orthographe."

    Il est complètement illogique d’accepter toutes les réformes des derniers siècles et de refuser celle des dernières décennies. Au nom de quoi ? Souvent on entend parler de la pureté de la langue. Mais elle n’existe pas ! Ou alors remontons à la langue des fondateurs du français moderne et écrivons donc comme Montaigne ou Rabelais qui rédigeaient leurs ouvrages avant que l’orthographe fixe n’existe et qui étaient très créatifs : "C’est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t’advertit dès l’entrée, que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n’y ay eu nulle consideration de ton service, ny de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. […] Je veus qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice : car c’est moy que je peins. Mes defauts s’y liront au vif, et ma forme naïfve, autant que la reverence publique me l’a permis", Michel de Montaigne, Essais, livre I, XVIe siècle.

    Montaigne, Les essais, 1580

    D’autres évoquent la beauté de telle ou telle graphie, faisant semblant d’ignorer qu’il s’agit d’un non-argument puisque l’on ne saurait discuter des gouts et des couleurs. Sans compter que les graphies ont grandement varié au fil des siècles à l’imagination orthographique fertile ! Ainsi, cela a-t-il un sens de se demander si la première version de "La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf" de Jean de La Fontaine (1668) : "Une Grenoüille vid un Bœuf, / Qui luy sembla de belle taille. / Elle qui n’estoit pas grosse en tout / comme un œuf […]" est plus belle ou moins belle que celle d’aujourd’hui ? Ou bien le poète Apollinaire n’avait-il pas raison en disant que "ce n’est pas l’y qui donne de la grâce aux nymphes" ?

    Pour beaucoup enfin, même si c’est inconscient, une des raisons du refus de modifier l’orthographe française vient sans doute d’une "nostalgie d’un passé fantasmé" comme le rappelle le bon article d’Antonin Benoit "S’opposer à la réforme de l’orthographe, c’est « mutiler la France »". Il cite Michel Masson : "du XVIIe au XIXe siècle, la France a joui d’une puissance matérielle et diplomatique immense tandis qu’elle donnait naissance à une profusion d’artistes et que sa langue, bénéficiant de ce prestige, se répandait dans toute l’Europe. [… Le français] est vu comme un nouveau latin et même plus : comme l’idiome parfait. Si parfait qu’il en devient une entité idéale, à la limite inaccessible, qu’on se doit de protéger sourcilleusement et de glorifier […] dans un culte qui n’a cessé d’être célébré jusqu’à nos jours », car, « l’association langue/nation se répercute sur l’orthographe »". De ce fait, pour les personnes qui regrettent une France forte, "toucher à l’accent circonflexe, c’est mettre la Patrie en danger, c’est violer la France". En ce cas, elles devraient revenir à l’orthographe, fixée cette fois-ci, d’une autre période glorieuse de l’histoire de France : à celle du XVIIIe siècle et du règne de Louis XV, période brillante sur le plan culturel, avec l’apparition des philosophes des Lumières : "Quand l’Académie travailloit à la premiére Edition de son Dictionnaire, laquelle parut en mil six cent quatre-vingt-quatorze, nos Prédécesseurs crurent qu’il seroit instructif d’y ranger les mots par racines, c’est-à-dire, de placer tous les mots dérivez ou composez, à la suite du mot primitif dont ils viennent, soit que ce primitif ait son origine dans la Langue Françoise, soit qu’il la tire du Latin, ou de quelque autre Langue. On crut encore devoir s’attacher à l’orthographe qui pour lors était généralement reçûe, et qui servoit à faire reconnoître l’étymologie des mots" – Dictionnaire de l’Académie, 1740 (3e édition).

    Réformer l’orthographe

    Faut-il ou non appliquer cette réforme ?

    Même si on considère que cette réforme est justifiée, on peut décider de ne pas bousculer ses habitudes. Ainsi, quand, en 1835, les académiciens ont recommandé d’écrire "j’aimais" plutôt que "j’aimois", "Chateaubriand approuva cet ajustement, tout en continuant d’écrire comme il en avait l’habitude", rappelait l'académicien Maurice Druon.

    Comment appliquer facilement cette réforme ?

    Si l’on décide de l’appliquer, le logiciel Recto/Verso permet en un clic de convertir son texte à la nouvelle orthographe.

    Par ailleurs, le dépliant Sept règles pour vous simplifier l’orthographe, élaboré par le Conseil de la langue française et de la politique linguistique, explique les sept grandes règles de la réforme de 1990.

    De plus, il existe un abécédaire des huit cents mots rectifiés les plus fréquents.

    Enfin, il est possible de télécharger gratuitement le correcteur français pour OpenOffice.org qui propose des dictionnaires acceptant la nouvelle orthographe.

    Aller plus loin dans la réforme de l’orthographe

    Il est nécessaire de réformer vraiment l’orthographe car d’outil permettant de traduire sa pensée à l’écrit, elle est devenue un outil de sélection. Ainsi, Georges Legros et Marie-Louise Moreau expliquent-ils dans Orthographe : qui a peur de la réforme ? (2013) que "la plupart de ceux qui n’en dominent pas les régularités – et les nombreuses irrégularités – se trouvent marginalisés dans le système social. Le français écrit opère en fait comme un critère de sélection, souvent préliminaire, distinguant une élite qui maitrise l’essentiel de sa dimension orthographique (non, pour beaucoup, sans doutes ou hésitations) des autres citoyens : aux premiers, l’accès aux diplômes et aux fonctions supérieurs, aux seconds, les filières de deuxième choix et les emplois subalternes.

    Une maitrise insuffisante de l’orthographe se traduit, chez bien des personnes, par un sentiment d’insécurité linguistique : « Je ne suis pas fort en français » dit telle personne, qui s’exprime pourtant avec faconde. Écrire une simple lettre devient une épreuve. L’expression se trouve bridée. Le rapport à la langue en général est vécu sous le signe du malaise".

    Réformer l’orthographe

    Il faut "redonner à l’orthographe sa place, toute sa place mais rien que sa place, en cessant d’en faire cette institution immuable à laquelle on ne peut toucher sans courir le risque de voir s’effondrer notre langue et nos valeurs culturelles. L’orthographe doit redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, un objet pratique au service d’une communication écrite accessible au plus grand nombre", affirme le linguiste Jean-Pierre Jaffré dans "L’orthographe du français. Une histoire, des problèmes" (2009).

    L’orthographe, un outil de sélection sociale

    François de Mézeray, membre de l’Académie française, expliquait en 1673 : "[L’Académie] déclare qu’elle désire suivre l’ancienne orthographe qui distingue les gens de lettres d’avec les ignorants et les simples femmes". Les articles "Réformons radicalement l’orthographe !" d’Elie Arié, cardiologue et ancien enseignant d’économie de la santé au CNAM, et surtout "L’ortografe, ça sert à koi ?" de Christophe Benzitoun, enseignant-chercheur en sciences du langage à l’Université de Lorraine, confirment que l’orthographe est un outil de distinction sociale. Le dernier article, dont le titre traduit humoristiquement la crainte d’une réforme radicale qu'aucun linguiste sérieux n'a jamais demandé, explique bien que les nombreuses heures passées à expliquer aux élèves les règles peu logiques de l’orthographe française empiètent sur l’enseignement "des autres compétences langagières : savoir structurer un texte, présenter de manière claire et ordonnée une argumentation", mais aussi savoir lire et trouver l’information pertinente pour répondre à certaines questions. Or ce sont ces dernières qui permettent de comprendre les enjeux politiques et de faire entendre son point de vue et d’être un·e citoyen·ne véritable dans une démocratie.

    Il n'y a jamais eu d'âge d'or de la maitrise de l'orthographe par l'ensemble de la population. Ainsi, Jean-Pierre Jaffré précise que "jusqu’aux années 60, la dictée était la grande préoccupation du certificat d’études. Les élèves étaient même surentrainés dans ce domaine. Les barèmes scolaires étaient également beaucoup plus sévères à l’époque qu’aujourd’hui. Mais pour tous ceux qui ne continuaient pas leurs études au-delà, c’est-à-dire la grande majorité, la déperdition des compétences orthographiques était énorme. On a pu le constater grâce aux tests préparatoires au service militaire, chez les garçons au moins". Néanmoins, il est indéniable que depuis quelques dizaines d'années, le niveau d’orthographe baisse en France. Et il se trouve qu'il est bien plus mauvais dans les zones d’éducation prioritaire qu’ailleurs comme le montre une étude de 2016 pour l’Éducation nationale concernant "les performances en orthographe des élèves en fin d’école primaire (1987-2007-2015)".

    Contre-performances en orthographe en fin de primaire

    À quoi attribuer la baisse des résultats ? Selon Georges Legros et Marie-Louise Moreau, "il ne faut pas chercher bien loin l’explication : si les jeunes d’aujourd’hui connaissent moins bien l’orthographe et la grammaire que leurs ainés, c’est d’abord parce que l’école y consacre moins de temps, pressée par d’autres priorités". En effet, l’apprentissage de l’orthographe française demande beaucoup de temps puisqu’elle est complexe et peu logique.

    L’orthographe, un outil mal conçu

    François de Closets commence Zéro faute. L’orthographe, une passion française en rappelant que "tous les peuples ont une langue ; les Français, comme les Chinois, en ont deux : une langue orale et une écrite". Un des problèmes majeurs du français, c’est en effet de ne disposer que de 26 lettres pour transcrire 36 sons. De ce fait, on a ajouté des accents et combiné des lettres (par exemple ch, on).

    Mais on a également des doublons, voire des "triplons" : ph/f, eau/au/o, ç/s/ss. Sans compter les lettres ou combinaisons de lettres qui se prononcent différemment d’un mot à un autre – ainsi le – e de "femme" qui se prononce [a].

    "En conséquence, cela a effectivement permis de représenter tous les sons mais au prix d’une complexité énorme : plus d’une centaine de possibilités pour coder 36 sons alors qu’une langue comme le finnois en possède seulement une vingtaine" explique Christophe Benzitoun.

    Réformer l’orthographe

    L’orthographe, un assemblage de règles hétéroclites et illogiques

    Nina Catach, linguiste et historienne de la langue, spécialiste de l’histoire de l’orthographe du français, dans Les Délires de l’orthographe (1989) explique à l’article "Bijoux (de la couronne)" qu’"il y a deux sortes de reliques : les monuments et les grigris. On me dit que l’écriture du français est un monument historique. Je le veux bien. Le Sacré-Cœur, même très laid, est un monument historique. L’x des sept pluriels en – oux (qui sont huit avec chouchoux comme les Trois Mousquetaires étaient quatre) n’est qu’un grigri ridicule, fantaisie abréviative pour – us au Moyen Âge, dont la conservation depuis dix siècles tient du miracle de Lourdes. […] On dresse nos enfants à adorer ces bêtises, au point qu’ils en demeurent tout rassotés comme Thomas Diafoirus. Il est temps, grand temps, de ravaler ces façades, de dégager les lignes élégantes de l’architecture d’ensemble, de rejeter ces superstitions d’un autre âge pour une religion plus raisonnable".

    Réformer l’orthographe

    Le problème, c’est que les ardents pseudo-défenseurs de la langue française ne prennent que très rarement la peine de connaitre son histoire et ses évolutions et encore moins de lire les essais que lui consacrent les spécialistes. Ils ignorent donc qu’en plus des terminaisons en –x, il existe d’autres "chantiers déjà ouverts sur le plan scientifique qui mériteraient d’être pris en considération" expliquent Georges Legros et Marie-Louise Moreau qui citent ainsi :

    • les incohérences de l’accord du participe passé – la grammaire Le bon usage de Grevisse et Goosse rappelle que pour les verbes pronominaux, l’accord du participe passé avec le sujet était très fréquent, sinon majoritaire, du Moyen Âge au XVIIIe siècle. De ce fait, "nous faisons nôtre le souhait du [grammairien Joseph] Hanse […] que, conformément à la logique, à l’histoire de la langue et à certaines tendances de l’usage actuel, on […] puisse accorder le participe avec le sujet, puisqu’il est conjugué avec être" (Goosse, 2007) ;
    • "l’ensemble des -x finaux non prononcés comme tels (VS anthrax, box ou index)" : "on constate que, même lorsque la finale –us n’est pas en cause (comme dans choix ou paix), les dérivés (choisir, paisible) rejoignent les anciennes graphies en -s. D’où la proposition de Claude Gruaz dans Les consonnes doubles. Féminins et dérivés (2009) de remplacer par -s tout -x final muet, à l’exception de crucifix et de flux (dont les dérivés ne se forment pas sur une base terminée par /s/ : crucifixion et fluxion)" ;
    • les consonnes doubles qui posent problème depuis des siècles. En 1694, année même de la publication du premier dictionnaire de l’Académie française, l’un de ses membres, l’abbé Dangeau proposait, dans une Lettre sur l’ortografe, de simplifier toutes les consonnes doubles qui "se prononcent come s’il n’y en avoit qu’une". Trois siècles plus tard, l’historien de l’école André Chervel propose que "« les consonnes ne [soient] jamais doublées, sauf dans les cas où le doublement est indispensable à la représentation phonétique du mot (terre, passer, etc.) » et ajoute que cette simplification rapprocherait le français de l’espagnol, du portugais, du roumain, mais aussi de l’anglais" ;
    • "l’idée d’évacuer de l’orthographe française les lettres dites grecques [y, th, ph] figure dans les propositions réformatrices de bien des linguistes" et ce depuis le XVIIe siècle alors que la Renaissance les avait introduits avec ses emprunts massifs au grec pour la formation de mots savants. L’usage a fluctué au fil des siècles et des éditions du dictionnaire de l’Académie française : "dans la troisième (1740), elle note absynthe, chymie (et ses dérivés) […]. La quatrième édition (1762) renonce au y dans absinthe, chimie (et ses dérivés)".

    Une réforme pensée pour permettre un meilleur enseignement

    Georges Legros et Marie-Louise Moreau concluent ainsi : "les quelques réformes évoquées ci-dessus ont été souhaitées depuis longtemps par des linguistes ou des pédagogues compétents et elles peuvent s’appuyer aujourd’hui sur plusieurs études scientifiques récentes. Elles auraient le double mérite de régler des problèmes pratiques importants et de modifier notre rapport général à l’orthographe, en nous faisant reprendre conscience de ce que celle-ci est fondamentalement : un instrument au service des usagers, qui doit être régulièrement vérifié pour demeurer aussi fonctionnel et aussi efficace que possible. Et, comme on a pu le voir, elles se réclament de la logique grammaticale et de la cohérence d’ensemble de notre système linguistique, fort loin de l’épouvantail du tout phonétique dont certains aiment à nous menacer, qui romprait tous les liens historiques et priverait notre orthographe de sa précieuse valeur sémiographique, favorisant ainsi un scripteur ignorant, barbare, au détriment du lecteur lettré".

    Ces réformes permettront d’enseigner l’orthographe à un bien plus grand nombre, enfin. Car "les leçons de l’histoire doivent nous garder d’une illusion : les comparaisons entre performances scolaires des XIXe et XXe siècles le montrent bien, même l’enseignement « traditionnel » n’a jamais connu « l’âge d’or » rêvé, où tous les élèves auraient accédé à une maitrise satisfaisante de l’orthographe. […] Ainsi, en France, la dictée était responsable d’une proportion considérable des échecs à l’épreuve du brevet élémentaire. Par exemple, à la deuxième session de 1875, moins de 20 % des candidats échouent pour « faiblesse générale » ; parmi les autres échecs, liés à une insuffisance dans l’une des disciplines du programme, 79 % sont imputables à la dictée".

    Réformer l’orthographe

    "Enseigner à tous l’orthographe active est devenu impossible, nous dira-t-on ? Eh bien, inspirons-nous de l’exemple de nos ancêtres […]. Simplifions l’orthographe et reprenons sur de nouvelles bases le problème de l’enseignement d’une écriture simplifiée, un enseignement qui serait aussi efficace que celui qui était donné il y a un siècle, mais moins coûteux en temps et en efforts" propose logiquement André Chervel dans L’orthographe en crise à l’école. Et si l’histoire montrait le chemin ? (2008).

    D’ailleurs, "serait-ce un toilettage revigorant ou une chirurgie mutilante que de mettre un peu d’ordre dans ce fatras ? Clarifier une langue célébrée pour sa grande clarté manifeste-t-il un manque de considération ou, au contraire, une marque de respect ?" faisait semblant de demander François de Closets. Les réponses semblent évidentes, car comme l’a très bien écrit Voltaire dans son Dictionnaire philosophique de 1771 : "L’orthographe de la plupart des livres français est ridicule. […] L’habitude seule peut en supporter l’incongruité. L’écriture est la peinture de la voix : plus elle est ressemblante, meilleure elle est".

    Une telle réforme laissera du temps pour s'attaquer avec les élèves aux vrais problèmes de l'orthographe qui pénalisent nombre de personnes, en particulier aux accords. Ainsi lors de la dictée de 1987 refaite en 2007 et en 2015, "l’essentiel des difficultés relève de la non-application des règles grammaticales, notamment celle de l’accord entre le sujet et le verbe (qui passe de 87% de taux de réussite en 1987 à 56 % en 2015 [...]), mais surtout celle des accords de l’adjectif ([... on] passe d’un taux de réussite de 46 % en 1987 à 26 % en 2015), et du participe passé ([... on] passe d’un taux de réussite de 67 % en 1987 à seulement 35 % en 2015)" rapportent Sandra Andreu et Claire Steinmetz.

    On peut aussi aller plus loin comme le propose Jean-Pierre Jaffré : "comme linguiste mais également comme citoyen, je suis pour une libéralisation de l’orthographe. Il faut accepter des variantes. Par exemple, ne pas considérer comme une faute l’absence d’un « s » quand un participe passé est employé avec « avoir  », mais en revanche insister sur la différence entre participe passé et infinitif, « mangé » et « manger », au nom du sens. Il y a une demande sociale de simplification de l’orthographe. Il me semble qu’il faut y répondre. On ne peut pas empêcher l’orthographe d’évoluer", surtout dans une société où "les outils informatiques, Internet en particulier, suscitent comme jamais le besoin d’écrire".

    Que l'on choisisse une réforme en profondeur de l'orthographe et/ou l'acceptation d'une "variation orthographique, aussi longtemps que le sens n’est pas altéré" (J.P. Jaffré), il faut laisser du temps pour enseigner ce qui est réellement essentiel, à savoir s’exprimer correctement pour pouvoir se faire comprendre et entendre, voire pour acquérir un vrai style.

    Réformer l’orthographe

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